[Un résident nous parle de ...] « Points de basculement » culturels pour faire face à la crise climatique

Le changement climatique est l'affaire de tous, c'est ce que vous dites souvent, alors comment les projets interdisciplinaires accompagnent cette approche ?

Afin d'aborder un problème aussi complexe que le changement climatique, nous devons non seulement avoir une approche interdisciplinaire, mais aussi une approche systématique des solutions et de l'engagement communautaires. Pendant de nombreuses années, nous avons traité le changement climatique comme un problème environnemental qui ne relevait que de l'expertise des scientifiques et des militants. Nous avons également laissé la communication sur cette question aux mêmes spécialistes, qui souvent ne sont pas familiarisés avec l'engagement et l'éducation efficaces du public. Ce n'est qu'au cours de la dernière décennie que nous avons assisté à un véritable changement dans le mouvement climatique. Plus d'individus furent sensibilisés sur le fait que la lutte contre le changement climatique passe par l'examination des causes profondes de notre situation actuelle. Ces causes profondes sont basées sur notre système économique extractif basé sur une production et une consommation incessantes ; un système mondial d'iniquité qui garantit une main-d'œuvre "bon marché" ; des systèmes politiques qui ne couperont pas les liens avec l'industrie non-éthique ; et des mouvements sociaux mondiaux qui engendrent la désinformation et un manque de confiance en la science.

Nous devons mieux comprendre l'interdépendance de nos systèmes sociaux et environnementaux, tout en permettant aux experts d'être concentrés sur leurs spécialités, et ne pas s'attendre à ce qu'ils soient des scientifiques, des conseillers politiques, des éducateurs et des experts en communication publique, par exemple. Cela me donne l'espoir de voir de plus en plus d'institutions adopter et soutenir non seulement ceux qui se lancent dans des collaborations interdisciplinaires, mais aussi ceux qui sont spécialisés dans la facilitation du travail interdisciplinaire. Il y a un grand travail à mener afin de comprendre comment instaurer une collaboration efficace entre les différents spécialistes - qui ont souvent des approches très différentes au questions de résolution de problèmes et de la recherche appliquée, et qui parlent des langages très différents. Nous avons besoin de « traducteurs » capables de combler ces lacunes et d'aider les équipes interdisciplinaires à vraiment prospérer et à avoir un impact là où cela est le plus nécessaire. En ce qui concerne la crise climatique, le travail interdisciplinaire est vraiment notre seul recours pour créer un menu de solutions. Nous avons besoin aujourd'hui d'une mobilisation à grande échelle, et cela ne peut se faire que collectivement.

 

À une époque où beaucup de plaidoyers sont menés en ligne, comment vous assurez-vous que l'impact est bien ancré et enraciné ?

Dans notre travail, nous évoquons souvent la question d'encourager les individus au-delà de « l'activisme par clic » - qui consiste souvent à partager du contenu sur les réseaux sociaux, à signer une pétition et/ou à faire des dons en-ligne. Les outils digitaux sont indéniablement efficaces et accessibles, cependant ils peuvent contribuer au développement d'une vision restreinte des choses, une vision isolée des autres communautés, et où nous pouvons facilement tomber dans la désinformation – source de beaucoup de divisions sociales actuelles à travers la planète.

Il faut considérer le plaidoyer en-ligne comme un outil en notre faveur, important pour la mobilisation, la communication et la diffusion de l'information. Mais c'est aussi problématique car les actions que nous devons voir pour lutter contre le changement climatique ne sont pas toutes sur nos ordinateurs ou nos téléphones.

En termes de communication climatique efficace, certains éléments transcendent les frontières culturelles et technologiques. Nous continuons à évoquer les problèmes du changement climatique et beaucoup moins ceux des solutions que nous devons mettre en œuvre. Cela a poussé beaucoup d'individus à bloquer l'action climatique, nier la science climatique et bloquer les stratégies de mise en œuvre nécessaires. Mener la communication au-delà du problème et dans les directions que souhaitent nos communautés pour mettre en oeuvre les actions nécessaires, permet au plaidoyer de s'adapter localement tout en gardant une vision " à grande échelle "; ça permet aussi d'ancrer l'action climatique dans les normes et croyances sociales, ce qui rend leur mise en œuvre réussie et leur continuation beaucoup plus réalisable.

En plus de l'engagement basé sur des solutions, nous avons également assisté à une réelle croissance de nombreuses formes de plaidoyer et d'activisme au cours des dernières années, dont une grande partie a été inspirée par les jeunes. Nous avons vu des mouvements ancrés dans l'action directe, comme le Fridays For Future Movement et Extinction Rebellion, et nous avons vu des campagnes en réaction aux conseils d'administration et aux plaidoyers des investisseurs comme le Fossil Fuel Divestment Movement de 350 (qui a été inspiré par le mouvement de désinvestissement pour mettre fin à l'apartheid sud-africain) qui s'est propagé dans les institutions universitaires, gouvernementales et privées à travers le monde, et bien plus encore. Ces diverses actions illustrent à quel point il existe de nombreux points d'entrée pour l'action climatique - de la rue à votre portefeuille et à votre salle de classe. Cela a rendu l'action climatique plus accessible et beaucoup plus diversifiée.

La diversité est l'un des aspects les plus cruciaux d'un mouvement climatique fondé et efficace. Je suis tellement galvanisée de voir les demandes des jeunes qui considère le mouvement climatique comme un mouvement de justice sociale. Cela illustre non seulement le changement climatique, mais l'apparition de nouveaux profils leaders et experts en action climatique, s'écartant alors du scénario traditionnel. Alors que de plus en plus de jeunes, BIPOC*, queer et autres leaders communautaires sous-reconnus reçoivent le micro, nous renforçons ce mouvement plus large de nouvelle répartition des rôles politiques et sociaux. Nous avons tous besoin de voir des personnes qui nous ressemblent, qui parlent comme nous et qui comprennent les besoins de notre communauté. Ce n'est pas différent pour le mouvement climatique. Si nous voyons des dirigeants issus de notre culture, de notre ethnie et de nos origines, alors nous nous considérons plus facilement comme acteurs climatiques potentiels.

Une grande partie de ce travail concerne une écoute profonde et des connexions encore plus profondes. Dans une période si conflictuelle, c'est à la fois un grand défi et une idée si bienvenue.

 

Votre projet à l'IMERA est à la croisée du domaine de la communication et de la science du climat. Par rapport à vos précédents travaux, qu'est-ce que cette résidence vous permet d'accomplir de plus ?

J'ai beaucoup de chance d'être ici à l'IMéRA pour une deuxième résidence. Je suis revenue parce que le travail que je fais nécessite une réévaluation, une croissance, une rotation et une création continus. Il a été particulièrement difficile de se sentir connectée pendant la pandémie et être ici avec autant de personnes inspirantes du monde entier qui plongent si profondément dans leurs travaux est un véritable présent. Non seulement je trouve de nouvelles façons de connecter d'autres disciplines à la crise climatique, mais je suis aussi capable de renouer avec les communautés marseillaises. En termes d'expérience ici, je suis, pour la première fois, en mesure de me connecter directement avec des scientifiques engagés dans la prise de décision qui sont intéressés à explorer des métriques qui peuvent mieux informer l'efficacité des outils créatifs d'engagement climatique.

Mon poste à l'IMéRA m'a permis de renouer avec une vaste diversité d'acteurs locaux, qui travaillent sur le climat de différentes manières, de l'économique au politique en passant par le droit. Et avoir une base de recherche et d'expérimentation sur ce campus même, me permet de transformer une partie de notre travail de terrain en recherche appliquée, chose très passionnante. Je vois ce travail et les collaborations que je forme comme des partenariats à long terme pour des recherches passionnantes et indispensables pour comprendre ce que nous devons faire pour pousser une action climatique plus grande et plus audacieuse.

J'ai toujours été fascinée par la différence entre les mouvements climatiques aux États-Unis et en Europe. En raison de tant de normes et d'hypothèses sociales différentes, le mouvement climatique populaire est très fort aux États-Unis et la politique de haut niveau est très forte en Europe occidentale. Être ici à l'IMéRA me donne également l'occasion de faire plus de travaux comparatifs transatlantiques pour voir quelles leçons nous pouvons tirer entre le travail sur le climat dans ma ville natale de New York et Marseille. Cette opportunité élargit vraiment mes horizons et m'aide également à mieux comprendre la valeur du travail que je fais. Je suis ravie de trouver des moyens de maintenir et de développer les collaborations.
 

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Tara DePorte est fondatrice et directrice exécutive de Human Impacts Institute; Professeur adjointe, Webster University, Pays-Bas. Visitez sa page ici.

*BIPOC : Noirs, autochtones et personnes de couleur. En anglais, d'où il tire son origine, l'acronyme BIPOC signifie « Black, indigenous and people of color ».